Des carrés et des ronds (partie 3/3 : Nagoya)

Dans cette troisième partie, nous quittons le Kyûshû pour Nagoya et ses environs. Comme les deux autres plaques que nous avons vues précédemment, celle dont nous allons parler dans cet article peut rappeler des peintures abstraites, certains y voient même une référence aux peintures de Vassily Kandinsky. Cette plaque nous permettra-t-elle de découvrir un rapport entre ces designs insolites et l’art abstrait ? C’est ce que je vous propose de découvrir ici.

Avant de continuer, si vous n’avez pas encore lu les deux premières parties, vous pouvez les retrouver en cliquant sur les boutons ci-dessous :

Sommaire

Plaque vue à Nagoya – Photo courtesy of Sapphirina_copepod

Énergie et environnement

Pour commencer, regardons cette nouvelle plaque de plus près. Au centre, nous pouvons remarquer un logo en forme de T majuscule. Il s’agit du logo de la compagnie de gaz : Tôhôgas (Tôhôgasu, 東邦ガス ; anciennement écrit entièrement en kanji : 東邦瓦斯) dont le siège est situé à Nagoya.

La compagnie Tôhôgas

Fondée le 26 juin 1922, cette compagnie succède à la compagnie NagoyaGasu (1906-1922) fondée par « le père du capitalisme japonais » Eiichi Shibusawa (渋沢栄一, 1840-1931). Elle alimente en gaz les départements de Gifu, Mie et Aichi où se trouve Nagoya. C’est la raison pour laquelle on retrouve ces plaques à Nagoya mais aussi un peu partout dans ces trois départements du Tôkai.

Le sens des formes

Le design de cette plaque de regard de chaussée date de 1989, quand la compagnie a changé de logo et s’est engagée à réduire son impact sur l’environnement. Ce design a été défini pour symboliser à la fois la « coexistence avec la nature » et le « développement urbain ».

D’après une publication sur les réseaux sociaux de la compagnie, les ronds et les autres formes arrondies représenteraient « la nature », « la ville » et « la population » alors que les triangles, carrés et autres polygones figureraient « l’expansion » et « le développement ».

Colorisation libre des motifs de la plaque de la compagnie Tôhôgasu

Je vous épargne une description détaillée des formes représentées sur cette plaque. Toutefois, plutôt que de nous arrêter là, je vous propose d’imaginer à quoi pourrait ressembler cette plaque si elle avait été peinte en couleur sur une toile. En voyant ces formes, leur agencement et leur interaction, cela peut effectivement rappeler les tableaux de Kandinsky où les formes se superposent et s’entrecoupent, en particulier ceux qu’il a peints à partir des années 1920.

Si le cœur vous en dit, je vous invite donc à poursuivre notre escapade pour découvrir s’il pourrait y avoir un lien entre ces plaques et Vassily Kandinsky.

Vassily Kandinsky,
des couleurs et des formes

Vassily Kandinsky (1866 – 1944) est reconnu comme étant le pionnier de l’art abstrait. En effet, à partir de 1908, ses œuvres commencent à s’éloigner de la simple représentation du réel. Puis en 1911, après la création de l’association du Cavalier Bleu avec Franz Marc, Kandinsky théorise sa réflexion sur l’art dans son traité intitulé Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier. Il y présente sa théorie des couleurs et pose ainsi les bases de l’art abstrait.

Après la Première Guerre mondiale, en 1921, Kandinsky est recruté comme professeur à l’école du Bauhaus de Weimar par Walter Gropius. Il y enseigne à partir de l’année suivante jusqu’en 1933 quand le régime nazi impose la fermeture de l’école. C’est au cours de cette période qu’il finalise son second livre, Point et ligne sur plan, publié en 1926. Dans ce traité, il se concentre cette fois sur les lignes, les formes et la perception subjectives de celles-ci par l’artiste ou le public.

Alors qu’il semble vain de chercher des correspondances exactes entre les designs des trois plaques de regard de chaussée présentées dans cette série d’articles, on pourrait supposer que les formes purement géométriques de la troisième plaque ou le mélange de formes géométriques et organiques de la première plaque sont inspirées de ces traités ou d’œuvres créées à partir de 1922. Par exemple : Composition VIII (1923) ; Jaune Rouge Bleu (1925) ou encore Tension désintégrée (1930). Toutefois, cette influence supposée est-elle vraisemblable ?

Kandinsky et le Japon

Des études ont démontré l’influence de l’art japonais sur l’élaboration des théories artistiques de Kandinsky. En effet, c’est en s’inspirant des calligraphies et des estampes japonaises qu’il collectionnait que Kandinsky en est arrivé à percevoir une image comme un assemblage de formes et de couleurs pouvant être dissociées et recomposées indépendamment les unes des autres.

Même si Kandinsky n’est jamais allé au Japon, ses traités ont été traduits en japonais par Ideho Nishida (西田 秀穂, 1922-2019), le premier en 1958 et le second en 1959. De plus, ses œuvres ont été présentées au public japonais au moins lors des 7 expositions qui lui ont été consacrées entre 1976 et 1987 :

  • 1976 – au musée d’art Seibu (西武美術館),
    actuel musée Sezon d’art moderne (セゾン現代美術館), situé dans le quartier d’Ikebukuro à Tôkyô ;
  • 1977 – au musée d’art moderne de Hokkaidō (北海道立近代美術館) ;
  • 1977 – au musée d’art métropolitain de Tokyo (東京都美術館) ;
  • 1984 – au musée d’arts de la Préfecture de Hyogo (兵庫県立美術館) ;
  • 1984 – au centre culturel de la préfecture d’Aichi (愛知県文化会館美術館),
    actuel musée d’art de la préfecture d’Aichi (愛知県美術館) ;
  • 1987 – au musée national d’Art moderne de Tokyo (東京国立近代美術館) ;
  • 1987 – au musée d’art moderne de Kyoto (京都国立近代美術館)

au Musée d’art Seibu (西武美術館), actuel Musée Sezon d’art moderne, situé dans le quartier d’Ikebukuro à Tôkyô.

Par ailleurs, quand Kandinsky y enseignait, l’école du Bauhaus comptait quelques élèves japonais qui ont ensuite diffusé sa vision avant-gardiste après leur retour au Japon.

L’héritage du Bauhaus au Japon

Pendant les 14 ans d’activité du Bauhaus, sept élèves japonais y ont été diplômés.

Liste des élèves japonais classés en fonction trois périodes du Bauhaus :

  • Bauhaus de Weimar (1919 – 1925)
    • Kikuji ISHIMOTO (石本 喜久治) – architecte
    • Takehiko MIZUTANI (水谷 武彦) – peintre
    • Sadanosuke NAKADA (仲田 定之助) – artiste
  • Bauhaus de Dessau (1925 – 1932)
    • Iwao YAMAWAKI (山脇 巌) – architecte
    • Michiko YAMAWAKI (山脇 道子) – photographe
  • Bauhaus de Berlin (1933)
    • Bunzo YAMAGUCHI (山口 文象) – architecte
    • Tamae ÔNO (大野 玉枝) – designer textile

Pendant ce temps, au Japon, Renshichirô Kawakida (川喜田 煉七郎), un architecte passionné, découvrait les publications en allemand des maîtres du Bauhaus dont Von Material zu Architektur (Du matériau à l’architecture, 1929) de László Moholy-Nagy. Il les traduisit en japonais et fonda avec Takehiko Mizutani un institut de recherches qui donna naissance à l’Ecole de design et de la nouvelle architecture (Shinkenchiku kôgei gakuin, 新建築工芸学院), ouverte en 1932 dans le quartier de Ginza à Tôkyô.

D’élève à professeur

Après leur retour au Japon, certains anciens élèves du Bauhaus, dont les époux Yamawaki, ont commencé à enseigner au sein de l’Ecole de design et de la nouvelle architecture. Même si elle dû fermer prématurément en 1936 à cause des positions nationalistes du gouvernement japonais, cette école joua un rôle important dans l’évolution du design au Japon et permit la diffusion de la vision du Bauhaus pendant les décennies suivantes grâce à ses élèves.

Ainsi, après la Seconde Guerre mondiale, l’une de ces élèves, Yôko Kuwasawa (桑沢 洋子) fonda l’Ecole de Design Kuwasawa (Kuwasawa dezain kenkyûjo, 桑沢デザイン研究所) à Tôkyô en 1954.

Photo montrant Walter Gropius lors de sa visite de l'école de design Kuwasawa (KDS) en 1954 ;
à gauche Yoko Kuwasawa la fondatrice et première présidente de l'école -
Photo de Walter Gropius lors de sa visite de l’école de design Kuwasawa (KDS) en 1954
– sur la gauche, Yoko Kuwasawa la fondatrice et première présidente de l’école –

En dehors des cursus académiques, l’esthétisme du Bauhaus put également être présentée au public entre les années 1950 et 1990 grâce à trois expositions consacrées spécifiquement au Bauhaus :
– au musée national d’Art moderne de Tôkyô en 1954 et en 1971 ;
– au musée d’art Migishi Kôtarô de Hokkaido, en 1990.

Conclusion

Pour conclure, cette référence à Kandinsky et plus largement à la philosophie du Bauhaus pourrait être un clin d’œil malicieux aux origines du design industriel contemporain dont la finalité était de maintenir le contact entre l’art et l’industrie en créant des objets capables de transformer la société. Puisque 30 ans après leur création, nous continuons d’apprécier ou au moins de nous intéresser à ces plaques de regard de chaussée, il est probable que les designers professionnels ou amateurs à l’origines de ces plaques aient suivi cette philosophie.

Pour compléter votre lecture, je vous invite à visionner cette vidéo sur Youtube :
le Bauhaus, 100 ans de style – Karambolage – ARTE

Sources et ressources

Photo courtesy of Sapphirina_copepod
Photo de Walter Gropius – Ecole de design Kuwasawa

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